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Littérature

Mercredi 6 avril 2005

Au départ c’est pas gagné, un sujet faible voire facile et un titre peu évocateur. Je ne connais pas Sébastien Combemale mais la quatrième de couverture me permet d’apprendre qu’il est né à Boulogne Billancourt, comme moi, en 1970, comme moi. Ca crée des liens, je me sens solidaire, je me lance sans conviction avec des motivations hasardeuses.

 

 

Paul, le protagoniste, est sans l’admettre, un de ces trentenaires célibataires tendance embourgeoisée sans vocation qui s’agitent dans les agences de pub dans l’attente d’une reconnaissance pseudo artistique. Paul est aigri, cynique, égocentrique, égocentré sur son organe de mâle, paralysé par la phobie d’un bouton qui saute et d’une braguette qui glisse, la sienne en l’occurrence, pour dévoiler la honte et la misère de ce qu’il considère comme son humiliation à lui, oui vous l’aurez compris, Paul en a une petite.

 

 

Paul donc, en a une petite, il convient de le répéter car la vie de Paul, rédacteur en mâle d’imagination, tourne autour de cette consternante constatation et Paul, pour s’en sauver, vomit sur tout ce qui le condamne ou le rappelle à sa condition miniature. Estropié par son obsession, il se lance dans une course à la performance oscillant entre la surestimation et le dégoût de lui-même. Soyons clair, la performance est essentiellement horizontale, Paul  collectionne les femmes dans ses draps, les égratigne, les écharpe, les guillotine devant l’autel de la misogynie indigne et ridicule. Il éclabousse de noir son quotidien de moins que rien, écaille son entourage « leur aisance me déchire. Je les hais parce qu’au fond de moi je les envie », entache ses parents d’un peu de sa bile « ma culpabilité engage la leur, elles sont indissociables », il maquille de désintérêt, comme un gamin de vingt ans, sa mère et sa sollicitude anxieuse. Paul en a une toute petite, il pleure sa solitude, se complaît dans les préjugés, s’enrobe dans sa crasse et s’enrage de l’incompréhension.

 

 

L’exercice était risqué mais il faut bien l’admettre, Sébastien Combemale sait jouer au dessous de la ceinture. Il lacère contre toute attente avec ironie et intelligence, nous fait chuter et divaguer aussi bas que son personnage. Le ton est sombre, juste incisif, jamais vulgaire, volontairement pathétique, toujours audacieux. On a peur que ça dérape, certains passages pourraient frôler l’exhibitionnisme gratuit mais l’humour n’est jamais très loin. Zi, en quête de sa moitié, nous happe dans un tourbillon oppressant et narquois qui finira par mener son personnage  vers une issue métaphorique et amoureuse.

 

Un bon coup.

 

 

ZI, Sébastien Combemale,

Editions Flammarion, 2005. 221p, 14€.

 

Par Bénédicte Arcens
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Dimanche 26 juin 2005

Amanda Sthers, dans l'attente d'être reconnue pour son talent, est plutôt connue pour son mari. Elle publie son deuxième roman. Je n'ai pas lu le premier (Ma place sur la photo). Nobody's perfect. Chicken Street. J'ai une envie irrépressible de prononcer ce titre. La langue collée aux dents, je crache un chuintement frappé de consonnes, Chicken Street, comme un cri étouffé par la peur. J'ouvre ce livre et je m'engage dans la rue de l'horreur et de la honte.

Les deux seuls juifs de Kaboul vivent sur Chicken Street. Plutôt déplumée. Pas grand chose à voir. Ni à vivre. Simon est le voisin d'Alfred. L'écrivain public talonne le cordonnier. Simon s'est installé là comme on s'exile loin de la douleur d'une vie sociale et amoureuse fêlée.
"J'ai su au-dessus de Kaboul pourquoi j'avais choisi ce lieu. Du hublot, ces longues dunes sèches et ces pierres entaillées. On aurait dit une tombe. Une tombe jamais fleurie. Jamais visitée. Jamais mouillée de larmes. Une tombe où il fait bon mourir. Où on peut s'oublier."
Malgré peu d'affinités affectives Simon et Alfred partagent leur quotidien tels des pions oubliés sur un terrain de jeux mortel. Un Kaboul "après Taliban". L'existence improbable de ces deux personnages plante un décor irréel et cynique. Ils vivent leur religion en couple, comme les survivants d'une culture éteinte et maudite, s'échangeant les miettes de leurs souvenirs.

Une jeune afghane se présente un jour chez Alfred et lui demande de l'aide. Elle voudrait envoyer une lettre à un journaliste américain qu'elle a connu le temps d'une seule nuit et dont elle aura prochainement un enfant. Chicken street est le récit, fait par Simon, de ce que cette nuit d'amour va progressivement ébranler puis dévaster. La déferlante anéantit simultanément Kaboul et New York, le rêve américain vole en éclats, Kaboul réveille ses démons, la honte, les pierres et le sang. Simon quittera l'Afghanistan pour rejoindre Manhattan, tatoué jusqu'au cœur par ce qu'il aura vu, entendu et laissé faire dans la plus douloureuse impuissance.
"J'ai marché dans une ville vide de paysages. Tapissée de chairs, de cœurs perdus, de cœurs qui cherchent. Je me suis senti seul parmi des milliers. Le bruit des voitures, les feux rouges, les feux verts, les feux qui ne cessent de changer de couleur. Les feux qui ne s'agacent jamais. Il fait froid, je remonte mon col. Je commence à vieillir. Je ne me remplis toujours pas. Ni de peine, ni de joie. Les peines s'envolent dans une chanson, dans des espaces d'air frais sur mon visage, dans des sourires d'enfants. Les joies, les joies me surprennent parfois."

Un habile mélange de fable et de réalisme, aucune lourdeur, un humour fin, des élans tragiques qui ne sombrent jamais dans le pathos. Une écriture sobre et touchante. Chicken Street peut donner la chair de poule. Un très joli livre. Amanda Sthers n'a assurément pas besoin d'être connue pour son mari.

Chicken Street – Amanda Sthers – Editions Grasset – 2005 – 218 pages – 14,90 €

Par Bénédicte Arcens
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Vendredi 8 juillet 2005

 

 

 

Au tout début je ne comprends pas très bien. Je me dis que je suis tombée sur un roman de vacances, avec tout le respect que je porte aux romans de vacances qui s’échouent, invariablement, froissés, gondolés, translucides d’ambre solaire au fond des paniers de plage.

 

 

 

Tout est lisse. Quentin raconte sa vie dans un livre. Une autobiographie. Les vacances au bord de la mer, aux Baléares, dans les jupes de maman chérie, les premiers émois et tout ça.

Alice lit le roman de Quentin. Alice est mariée et fin prête à quitter son quotidien pourri par l’ennui pour Quentin et son roman.

 

 

 

Moi je m’enfonce confortablement dans mon canapé comme on s’installe un après-midi pluvieux devant la saga du Dimanche sur M6. Quentin et Alice s’aiment. Au fil des pages, on déroule en parallèle le passé des deux protagonistes. Elle, s’échappe au plus vite d’un petit coin de ville paumée en arrière plan et d’une mère alcoolisée. Elle se marie à dix-huit ans, le couple s’étiole à cause du temps et de la stérilité d’une histoire sans enfant. Quentin l’accoste un jour dans un musée.

 

 

 

Moi je pars me chercher une cannette de soda dans le frigidaire pour me replonger dans cette petite histoire presque désaltérante. Quentin séduit Alice, leur histoire s’installe, il lui remet un manuscrit, celui de sa vie puis lui demande de se libérer de son mari le temps d’un week-end.

 

 

 

Le Roman de Quentin est ouvert sous les yeux d’Alice. Page après page l’horreur s’approche, quelques mots se plantent ça et là, les prémices de l’enfer apparaissent. Des scènes sordides cèdent la place à un univers d’une violence inouïe. Une enfance broyée toute entière. Le livre bascule dans l’effroi, à pas lents. Ma cannette de soda tiédit. L’idylle du couple adultère bascule au même rythme pour finir en danse macabre.

 

 

 

Ce roman n’est pas un roman de vacances quoi que construit comme tel. C’est peut-être précisément pour cela qu’il surprend. Les narrations souvent mièvres nous mènent à deux pas de l’enfer.

 

 

 

 

 

 

Ma place au paradis – Laurent Bettoni

Editions Robert Laffont

264p – 18€

 

 

 

  

 

 

 

Par Bénédicte Arcens
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