Interview SORJ CHALANDON Prix MEDICIS Novembre 2006
Le prix Médicis vient d’être attribué à Sorj Chalandon pour Une promesse. Un trésor dans cette rentrée littéraire.
Il arrive d’un pas rapide. Me remercie d’avoir pris le temps de rentrer dans la maison de Léo et Fauvette. Je lui dit que mais non c’est normal, il me répond que, mais si non vraiment, merci. Il est un peu tôt pour boire une bière. Nous choisissons une boisson sérieuse.
Sorj Chalandon, pouvez-vous me parler un peu de vous ? J’ai 54 ans, je suis journaliste à Libération depuis 33 ans. Donc fidèle et loyal ! Je suis marié, j’ai une grande fille de dix-huit ans et une petite fille de deux ans et demie. J’ai été reporter de guerre pendant près de vingt ans et maintenant, comme un charpentier, je passe le métier, j’explique le bois aux jeunes, j’explique les mots. Je suis journaliste le jour et la nuit je ne sais pas comment on dit, je ne sais pas si on dit romancier ou écrivain. Au salon du livre je suis comme un fan, je rencontre ceux qui ont un nom, moi je ne sais pas ce que je suis. Journaliste le jour et, auteur la nuit. Quelqu’un a dit : « être écrivain c’est la solitude et être journaliste c’est les copains ». Je trouve ça très beau.
Vous avez reçu le prix Médicis, est-ce une surprise ? Avez-vous eu conscience de la valeur de ce que vous aviez écrit ? Le petit Bonzi, mon premier roman, était déjà en concurrence pour le Médicis l’année dernière. Le prix Médicis est le prix de la découverte littéraire. Je n’ai pas l’impression d’avoir écrit une œuvre majeure mais j’ai l’impression d’avoir écrit une chose qui a été découverte. Mon écriture est particulière, mon royaume différent, en ce sens, je conçois que mes deux romans aient retenu l’attention du jury.
Ceci dit, quand j’ai vu qui était en lice, je me suis dit : « Je n’ai absolument aucune chance », je pensais qu’il fallait prendre du temps pour rentrer dans la maison d’Une promesse et que les jurés ne le prendraient pas.
Les idées originales de vos deux premiers romans sont fortes. Où allez-vous les chercher ? Le socle de Bonzi est autobiographique. Je suis bègue. C’est un livre plein de souvenirs mais l’histoire reste imaginaire. J’ai voulu inventer une langue chaotique, heurtée, un peu complexe, une langue qui rende la difficulté des mots qui se heurtent, qui ne sortent pas. Il fallait passer de l’oralité bègue à l’écriture bègue. Une promesse est un travail littéraire parce que c’est une construction absolue. L’idée trouve son départ dans Le petit Bonzi. J’avais oublié d’évoquer le monde clos dans lequel vit ce petit garçon. Je suis donc parti avec l’idée d’un nouveau roman dans lequel deux personnes vivent dans un lieu clos. J’avais envie qu’ils soient vieux, et que le temps s’écoule. En écrivant, les choses se sont mises en place et l’idée centrale m’est apparue.
Comment écrivez-vous ? La nuit. D’une manière générale, j’écris vite. Je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. Si je n’ai rien à écrire, je n’écris pas. Lorsque je me mets devant une page, c’est parce qu’en allant vers cette page, je sais quelle phrase va être sur le papier. Le livre est écrit. Même si je ne sais pas où il va.
Une promesse, c’est l’histoire de quoi ? D’un milieu rural, d’une fraternité ouvrière et paysanne, de boue, de bottes de travail, de gens de peu de mots, de petit vin blanc frais. J’avais envie d’écrire une histoire de gens qui s’aiment. Une histoire de deuil et de lanterne magique. Une fable. Et je pense malgré tout avoir écrit un roman moderne. J’avais envie de ça. De ces gens là. Ces gens là existent. Je donnerais mille ans de ma vie pour vivre avec Léo et Fauvette.
Votre prose est nourrie de simplicité et de mots justes, le bégaiement est-il pour quelque chose dans cette manière d’écrire ? Absolument. Lorsqu’on est bègue on va à l’os. Un mot est un diamant brut, à polir, à travailler, il ne faut pas l’user. Et puis il faut des mots de secours. Si le mot rouge reste en bouche, on a tout prêt, carmin, vermillon, pourpre, on peut s’éloigner du mot initial et se retrouver. Le bégaiement requiert une richesse de vocabulaire absolue. On a des mots en trop. Dans l’écriture j’aime retrouver cette exigence d’aller au mot immédiatement. Il ne faut pas lui donner la chance de s’échapper encore une fois. Et enfin reprendre son souffle, c’est e écriture hors de souffle.
Le thème de la solitude est récurrent dans vos deux romans, est-ce un hasard ? Non. Le bégaiement m’a appris la solitude et je m’y plais plutôt. Je me sens bien seul. Je suis mieux dans ma tête que dans l’échange. La solitude est pour moi un luxe.
Vos romans sont faits de silences. Jamais pleins. Oui. J’adore aller seul en mayenne. Ecouter le silence des pas des chevreuils.
Vous avez été reporter de guerre, vous avez côtoyé l’horreur. Paradoxalement vos romans sont imprégnés de douceur et de tendresse. Votre écriture est-elle curative ? Curative je ne sais pas en tous cas elle m’apaise. Comme journaliste j’ai été et je suis confronté au pire de nous. La nuit, je suis dans une possibilité d’inventer ou de créer un monde qui m’est plus fraternel, de mains sur l’épaule, de verres qui se cognent. Mais je ne suis pas un utopiste. Pour moi il y a des guerres justes. Il faut parfois la guerre pour avoir la paix. J’ai porté un enfant mort dans mes bras, je connais tout ça mais je ne voudrais pas en faire un roman. Je pense que ceux qui écrivent sur la guerre sont des gens heureux qui vivent dans les cafés.
Les écrivains que vous aimez évoquent l’exil et la révolte. On est loin de l’univers de vos deux premiers romans. Votre écriture va-t-elle devenir engagée ? Engagée, non, mais plus rapide. Je ne veux pas parler d’évolution parce que j’aurai sans doute envie de revenir vers un style plus apaisé mais, oui, je vais probablement écrire quelque chose de plus emballé, de plus sec, de plus violent. Sans rêverie, ni silence.
Vous avez commencé votre carrière dans l’image (dessinateur puis reporter pour Libération). Le journalisme vous a-t-il mené à l’écriture ? Oui, absolument. Le journalisme m’a expliqué les gens. J’ai appris à écouter et à regarder. Mon écriture est nourrie par l’attention que je porte aux autres, et à ce qui est autour, aux contours. Je vois tellement de choses que ça en est douloureux parfois. Une femme enceinte dans le métro qui regarde amoureusement son homme, et lui qui ne l’aime pas, je sais qu’il ne l’aime pas, je vois qu’il ne l’aime pas. Je ne les connais pas mais ça me touche au plus profond. Je ne suis jamais au repos. Je suis une sentinelle qui guette, un homme à peau ouverte.
Avec une telle sensibilité, n’est-on pas consterné par la nature humaine ?
Il y a la saloperie et l’humanité. Un sourire me lave de tout. Ceci dit je reste un vigilant. J’envisage que tout peut arriver. Je me prépare au pire. A la trahison.
Vous vivez de ce que vous écrivez, vos autres centres d’intérêt ? J’ai fait du modélisme naval ! J’ai une attirance très particulière pour le bois. J’aime les arbres. J’aime le dessin, je lis beaucoup. Et je regarde. J’aime regarder ce que les gens ne voient pas.
Pouvez-vous choisir un passage d’ Une promesse ? J’aime bien celui là mais c’est un peu long ? !
« Léo avait huit ans. A la bibliothèque Etienne racontait l’histoire de l’Ankou, le charretier de la mort. Il disait que celui qui entendait grincer les essieux de son tombereau mourrait avant le jour. Etienne racontait aussi que dans son village d’enfance, un peu en retrait du bourg, il y avait un vieux tilleul que l’Ankou convoitait. Comme il l’avait fait ailleurs, bien plus loin dans les terres, entre deux voyages funèbres, il effleurait l’écorce et rendait le bois plus clair, plus régulier qu’un épicéa de la forêt de Brocéliande. L’Ankou convoitait le tilleul pour en faire un violon. Il voulait fendre l’arbre à l’arc de sa faux, lui arracher le cœur, sculpter une âme, polir une table d’harmonie, élever un manche, dégager une volute, vernir quatre chevilles, les éclisses, briser quatre rayons de lune qu’il monterait en cordes, tresser le crin de ses rosses pour en faire un archet. Etienne racontait que sa mélodie serait belle, légère et envoûtante. Il disait que ses notes ressembleraient à un miel de printemps. Sa musique courrait les rues des villages, les forêts, les landes, les bords de mer, elle rentrerait dans les chambres des enfants endormis. Et ceux-ci souriraient au fond de leur sommeil. Ils ne se réveilleraient pas, ne parleraient pas. Ils se lèveraient comme des petits anges et suivraient l’Ankou tous ensemble, enveloppés par une brume légère, en file heureuse et résignée jusqu’à son repaire de sommeil. Lorsque l’Ankou venait voler le bois de son violon, tout le monde entendait son attelage funeste. Les pères et les mères sortaient en courant des maisons, se rassemblaient et faisaient une ronde silencieuse autour du vieux tilleul. Ils se tenaient par les épaules, par la taille, par les mains, ils enserraient le tronc en respirant à peine. Ils faisaient un rempart de vie. Mais l’Ankou venait, sifflant son mauvais air comme se rapproche un chien. Il était en haillons, il arrivait de la colline, par derrière le haut bourg ou sortait de la mer juste après un naufrage, ruisselant, sa charrette noire et ses chevaux glacés. Lorsqu’il voyait ces hommes et ces femmes en cercle, qui protégeaient le bois de son chemin de mort, il tournait lentement autour d’eux, tête penchée, chapeau à large bord, cheveux blancs en désordre tout abîmés de pluie, haleine corrompue, cherchant de ses yeux noirs un regard apeuré, une bouche tremblante, un renoncement. Il était mécontent, mais pas plus que cela. Il a avait le temps, tout leur temps. Il reviendrait une autre nuit, par tempête, par grand vent pour couvrir le bruit de sa charrette et le halètement de ses deux chevaux gris. Il reviendrait par surprise, dans la brume, empêchant les vivant de former leur grand cercle d’amour. »
Ca vient comme ça ? Vous réécrivez ? Non je pleure. Ce que je vais dire là n’est ni mystique ni orgueilleux. Dans l’écriture il y a des moments de grâce absolue. Ce passage, pour moi, c’est une seule phrase, c’est un seul mot, c’est un seul instant et je ne suis jamais revenu dessus. Jamais. Dans ces moments là, les mots me sont dictés. C’est un bonheur pour moi inégalé.
Ces passages là seraient-ils des passages libérateurs ? Je ne pense pas à ça. Ca ne me libère pas mais tout d’un coup je le relis et je suis apaisé. C’est comme si les mots et moi avions fait la paix un bref instant. N’oubliez pas que je suis bègue.
Est-ce qu’il y a une question que vous aimeriez que je vous pose ? Non. C’est vous qui posez les questions.
Les autres romans de la rentrée littéraire ? Il y en a un qui est passé inaperçu, qui m’a fait tomber. Courir dans les bois sans désemparer. De Sylvie Aymar. Un premier roman. Une pure merveille. De la première phrase à la dernière phrase, je n’ai pas cru ce que j’ai lu. Notamment une description du coup de foudre sur cinq pages. Je lisais dans la rue, je me suis assis sur le trottoir.
Beaucoup aimé aussi, En nous la vie des morts de Lorette Nobécourt, Le Chat Botté de Rambaud, Le fils Unique d’Audeguy, Ouest de Valléjo.
Et puis, dans un autre registre, Isabelle Alonso, L’exil est mon pays. Je ne l’ai pas connu mais j’ai un rapport particulier à l’exil. J’aime la solitude de l’exil. Les mots ont une pointe de douleur en plus.
Vous êtes un homme de devoir ? D’obligation, oui. Je suis une sentinelle.
Quand on est journaliste, est-ce facile d’avoir de la presse ? Non, on n’aime pas le mélange des genres. Le prix que j’ai reçu aide un peu. Et encore. Un journaliste à Libération ça n’a pas besoin de papiers. On pense comme ça. C’est l’inverse. Mon livre est fragile. Il n’a pas été beaucoup protégé. En revanche je reçois des lettres qui me touchent, elles soignent mes blessures.
Sorj Chalandon est un homme de passion et de douleur. Riche de mots. Et de silences. J’aimerais parler aussi bien que lui mais je ne suis pas bègue. Rester, l’écouter encore quelques heures, mais il y a la vie. Nous nous séparons devant le métro République. Je traverse par-dessous le gris et le bruit de la ville. Je ferme les yeux.
Propos recueillis par Bénédicte Arcens
Novembre 2006