Chicken street - Un avant goût de l'enfer

Publié le par Bénédicte Arcens

Amanda Sthers, dans l'attente d'être reconnue pour son talent, est plutôt connue pour son mari. Elle publie son deuxième roman. Je n'ai pas lu le premier (Ma place sur la photo). Nobody's perfect. Chicken Street. J'ai une envie irrépressible de prononcer ce titre. La langue collée aux dents, je crache un chuintement frappé de consonnes, Chicken Street, comme un cri étouffé par la peur. J'ouvre ce livre et je m'engage dans la rue de l'horreur et de la honte.

Les deux seuls juifs de Kaboul vivent sur Chicken Street. Plutôt déplumée. Pas grand chose à voir. Ni à vivre. Simon est le voisin d'Alfred. L'écrivain public talonne le cordonnier. Simon s'est installé là comme on s'exile loin de la douleur d'une vie sociale et amoureuse fêlée.
"J'ai su au-dessus de Kaboul pourquoi j'avais choisi ce lieu. Du hublot, ces longues dunes sèches et ces pierres entaillées. On aurait dit une tombe. Une tombe jamais fleurie. Jamais visitée. Jamais mouillée de larmes. Une tombe où il fait bon mourir. Où on peut s'oublier."
Malgré peu d'affinités affectives Simon et Alfred partagent leur quotidien tels des pions oubliés sur un terrain de jeux mortel. Un Kaboul "après Taliban". L'existence improbable de ces deux personnages plante un décor irréel et cynique. Ils vivent leur religion en couple, comme les survivants d'une culture éteinte et maudite, s'échangeant les miettes de leurs souvenirs.

Une jeune afghane se présente un jour chez Alfred et lui demande de l'aide. Elle voudrait envoyer une lettre à un journaliste américain qu'elle a connu le temps d'une seule nuit et dont elle aura prochainement un enfant. Chicken street est le récit, fait par Simon, de ce que cette nuit d'amour va progressivement ébranler puis dévaster. La déferlante anéantit simultanément Kaboul et New York, le rêve américain vole en éclats, Kaboul réveille ses démons, la honte, les pierres et le sang. Simon quittera l'Afghanistan pour rejoindre Manhattan, tatoué jusqu'au cœur par ce qu'il aura vu, entendu et laissé faire dans la plus douloureuse impuissance.
"J'ai marché dans une ville vide de paysages. Tapissée de chairs, de cœurs perdus, de cœurs qui cherchent. Je me suis senti seul parmi des milliers. Le bruit des voitures, les feux rouges, les feux verts, les feux qui ne cessent de changer de couleur. Les feux qui ne s'agacent jamais. Il fait froid, je remonte mon col. Je commence à vieillir. Je ne me remplis toujours pas. Ni de peine, ni de joie. Les peines s'envolent dans une chanson, dans des espaces d'air frais sur mon visage, dans des sourires d'enfants. Les joies, les joies me surprennent parfois."

Un habile mélange de fable et de réalisme, aucune lourdeur, un humour fin, des élans tragiques qui ne sombrent jamais dans le pathos. Une écriture sobre et touchante. Chicken Street peut donner la chair de poule. Un très joli livre. Amanda Sthers n'a assurément pas besoin d'être connue pour son mari.

Chicken Street – Amanda Sthers – Editions Grasset – 2005 – 218 pages – 14,90 €

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Publié dans Littérature

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