L'imprévu

Publié le par Bénédicte Arcens

Ca commence dans une voiture. Il est avec Laure dans une voiture. Il l'aime. Ils se rendent à l’anniversaire de Philippe sur une Ile de Bretagne avec un cadeau. Laure a l’air malade, le nez pris, la gorge qui gratte, le regard accusateur. Parce que c’est à cause de lui. Du narrateur. Il cohabite avec un rhume et avec Laure, une forme de pathologie permanente. Je veux dire, le rhume.

C’est l’histoire d’un homme qui a pour caractéristique principale d’être enrhumé et de contaminer les femmes de sa vie, jusqu’à ce qu’elles le quittent le plus souvent, fatiguées selon lui par les mouchoirs, et ce jour là il semble que Laure soit sa dernière victime. Les premiers symptômes le rassurent car la fébrilité de Laure dégage une forme d’humanité incongrue et inhabituelle chez cette femme distante, gênée d’être aimée. "J'aimais l'entendre éternuer. Plutôt l'entendre, d'ailleurs, que la voir. Il y avait toujours ce temps de retard, une seconde, pas plus, quand elle éternuait ou qu'elle toussait à mes cotés, et non face à moi, où je ne prenais pas encore conscience que c'était elle. Quelqu'un tousse, me disais-je alors, quelqu'un de très proche, et qui n'est pas moi. Etrange sensation, durant cette seconde, au terme de laquelle je me disais que non seulement ce n'était pas moi, mais que de surcroît c'était elle. Laure. Et de m'émouvoir, donc."

Très vite la journée tourne pour le couple à l’état grippal. Une halte dans un petit hôtel deux étoiles à mi chemin du parcours devient nécessaire car l’état général de Laure ne cesse d’empirer et cristallise sa mauvaise humeur. Ils s’installent dans une chambre et à partir de là le programme vacille. Laure l’implore de poursuivre sa route tout seul, jusqu’à la destination Bretonne. Il lui laisse sa voiture et part, à pied, avec son rhume et son cadeau.

Christian Oster est un adepte des scènes de la vie courante, du quotidien sans emphase, du détail, imperceptible, du presque rien du tout, il y excelle. Chaque étape de ce périple imprévu est contée par le narrateur avec une précision et une habileté étonnantes, une appréhension des sens telle qu’on est avalé par le personnage pour avancer et même, pour ma part, s’enrhumer avec lui ( il me semble encore aujourd’hui couver quelque chose ). Cap indécis sur la Bretagne, les descriptions des lieux, scènes et personnages rencontrés réaniment telle une galette pur Proust, notre propre vécu, créant à chaque page, une aventure presque interactive.

Christian Oster enrhume sa plume, un rythme saccadé s'asphyxiant parfois jusqu'à la forme elliptique cohabite avec des phrases déroulées jusqu’à la vision brouillée. "Je regardais les gens, face à moi, plus ou moins en cercle, certains sur des chaises, découvrant deux ou trois visages que je n'avais pas enregistrés à table, dont celui d'une femme assez forte, aux joues rouges, qui, m'apparut-il, était venue en tablier, à moins que sa robe n'imitât ou plutôt n'intégrât cet accessoire par le biais d'une impression, l'impression de la robe, donc, ou encore la mienne, à moi, qui cherchai à me convaincre que cette femme n'avait pas été engagée pour la cuisine, et je n'arrivais pas à voir, dans l'état ou j'étais, fiévreux, très évidemment, si la bonne impression était la première, celle de robe, je n'y arrivais pas du tout et je me serais presque levé pour aller le vérifier si j'en avais eu la force, mais non, je fis au contraire un choix que cette femme aurait pu mal interpréter, au cas où elle s'en serait souciée, je cessai de la regarder, je m'en désintéressai alors même qu'elle était peut- être intéressante, je ne la juge pas, là, c'est simplement une femme que je n'ai pas connue du tout, voilà."

Le personnage est perdu mais délivré d'un amour glacial. Tour à tour drolatique, agaçant, narquois, oppressant et fatigant, il pourrait nous irriter mais une complicité involontaire s'est installée dès les premières pages. On attend, fiévreusement avec lui, un hypothétique appel de Laure, on déambule la goutte au nez, au hasard de ses rencontres, avec le juste recul nécessaire pour rire de son parcours somme toute pathétique. A nos souhaits.

L'imprévu - Christian Oster - Les éditions de minuit - 2005 - 250 pages - 16.50 €

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Publié dans Littérature

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